Article paru dans le numéro spécial d’Art Absolument (N° 17) de l’été 2006 consacré à l’art contemporain français.
Art Absolument : Si en quelques lignes, vous deviez définir votre démarche artistique, comment la définiriez-vous ?
Ernest Pignon Ernest : Mon travail consiste à saisir un bout de réel (temps et espace) dans lequel je viens inscrire un élément de fiction. Le plus souvent, c’est une image qui va travailler ce réel à la fois plastiquement (en faisant du lieu un espace plastique) et au niveau de sa symbolique, de sa mémoire (en révélant, réactivant, exacerbant, perturbant ses potentiels suggestifs…quand ça fonctionne!). L’inscription dans un lieu de ce «signe» qu’est l’image à l’échelle un, confère à ce lieu les caractères de signe, en fait l’objet essentiel de la proposition.
Art Absolument : Pouvez-vous choisir l’une de vos dernières œuvres et la commenter ?
Ernest Pignon Ernest : Dans le cadre de l’exposition Voyages d’Artistes, j’ai entrepris un travail sur l’Algérie. S’est imposé ce constat que renouer, apaiser nos relations avec le peuple algérien ne pourrait se faire sur le silence, sur la négociation de ce qu’a été cette guerre, et que ma proposition devait se bâtir sur ce constat. Dans sa singularité tragique, le drame de Maurice Audin (arrêté en 1957 à Alger par les Parachutistes, disparu depuis – officiellement évadé – en fait mort sous la torture) m’a paru incarner cette exigence de vérité … J’ai relu La question d’Henri Alleg, les ouvrages de Pierre Vidal-Naquet, parlé avec Josette Audin qui m’a confié des photos. J’ai travaillé un dessin (le dessin me permet de mettre dans l’image qu’il avait 23 ans, 3 enfants, des espoirs, des convictions, ce choix de l’Algérie... de mettre dans l’image du sens, du sensible et traiter les problèmes plastiques d’espaces que pose l’inscription d’une image dans l’espace réel). Puis, dans Alger j’ai enquêté, recherché les lieux où il a vécu, étudié, enseigné, où il a été arrêté, torturé, tué. Et dans chacun de ces lieux, cherché où et comment inscrire une image afin qu’elle donne une profondeur au visible, que l’apparition « rend l’ancien contexte inséparable de la sensation présente »(Deleuze). Que la présence de l’image dise l’absence.
Art Absolument : Quels sont les artistes du passé et du présent qui vous importent ?
Ernest Pignon Ernest : Picasso, Simone Martini, Piero Della Francesca, Caravage, Pasolini, Godard, Reiser…Picasso encore.
Art Absolument : Quelle est, pour vous, la fonction de l’art – si fonction il doit y avoir ?
Ernest Pignon Ernest : Sûrement, une fonction, mais impossible de la définir ainsi dans un questionnaire succinct. Chaque mot serait réducteur, j’espère que mes travaux répondent implicitement.
Art Absolument : Existe-t-il une scène française – une scène pour les artistes en France ? Comment, à votre avis, faire en sorte que celle-ci soit davantage présente ?
Ernest Pignon Ernest : Il existe en effet une scène française labellisée, elle est régie par un clergé bureaucratique de spécialistes autoproclamés en art contemporain. Elle a un rôle très négatif sur la création. La sémantique, les discours, le vocabulaire, les costards ont été relookés mais, c’est dans la nature de leur fonction, les administratifs de l’art contribuent aussi servilement que du temps de Caillebotte à formater la création, à imposer un art officiel au goût des classes dominantes : aujourd’hui quelques apparences de transgressions sont souhaitées (au musée). Le peu d’écho international obtenu part l’art ainsi promu – malgré les moyens attribués par les pouvoirs successifs et la servilité aux modes – donne la mesure de l’indigence de ces fonctionnaires et de cette politique.