par Prométhée le Lun 21 Mai - 22:21
Pasolini, 1980Dans la ville basse de Certaldo, qui n’est pas loin d’être le négatif de la ville haute, Ernest Pignon Ernest a procédé à une reprise du thème inspiré du Décaméron, mais en lui faisant subir une actualisation brutale, et finalement en l’inversant. Immédiatement, la personnalité de Pasolini s’était imposée. Le poète-cinéaste avait en effet porté le livre de Boccace à l’écran, et il avait été dans son œuvre, dans sa vie et jusque dans sa fin tragique, un sujet de scandale. Les débordements sensuels évoqués par le conteur du XIVe siècle trouvaient chez lui de réelles résonances, quoique sur un registre plus violent, plus sombre, plus désespéré.
Cinq ans après son assassinat, l’auteur de Théorème était déjà devenu un mythe. Un mythe encombrant, presque importun, en tout cas pétri de contradictions, qui sentait beaucoup le soufre et très peu l’encens, qui faisait marcher du même pas et comme un seul homme, un esthète, un voyou, un martyr. Ernest Pignon-Ernest voyait en cet être aux multiples facettes l’incarnation des déchirements, des pulsions, des fourvoiements de l’époque charnière qui, à peine sortie des soubresauts et des espoirs de l’après-guerre, modernisait souvent aveuglément, et spéculait à tout-va.
« Pasolini était écartelé entre le désir intense de voir se transformer les rapports entre les gens et la lucidité aiguë avec laquelle il percevait les menaces que ces bouleversements allaient engendrer. Parce qu’il était le chantre du corps, de la liberté, du sexe, peut-être a-t-il été le premier à pressentir le détournement qui était en train de s’opérer, la société de consommation s’emparant de ces aspirations physiques et spirituelles pour les mettre au service de la marchandise. En dépit d’une hostilité quasi-générale, il a prophétiquement dénoncé les risques de nivellement, de destruction des valeurs qu’implique l’hégémonie culturelle d’une société sans autres critères que ceux de la réussite matérielle. En même temps qu’il combattait l’acculturation, la déshumanisation programmée par cette société libérale qu’il apparentait à une nouvelle barbarie, il affirmait la monstruosité d’un communisme incapable de considérer la personne humaine comme sacrée. Marxiste, sa quête d’absolu et de fraternité était en fait assez proche du christianisme des origines, voire de celui que François d’Assise avait voulu régénérer. »

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