VeniseTurner a visité trois fois Venise. Lors de son premier passage dans la ville, en 1819, il n'y resta que quatre ou cinq jours, mais réalisa plus d'une centaine de croquis. Sans doute voulait-il prendre des notes pour honorer une commande d'illustrations destinées à un ouvrage de James Hakevill,
Picturesque tour of Italy. La lecture de
Lord Byron, poète grandement admiré par le peintre, avait certainement contribué aussi à lui suggérer ce détour sur le chemin qui le conduisait vers Rome (où il demeura environ trois mois) et Naples: toute la génération romantique se rendra à Venise. Turner, quant à lui, ne pouvait qu'être captivé par cette ville suspendue entre ciel et eau, tantôt éblouissante sous le soleil, tantôt voilée de brume, lieu d'élection des peintres coloristes.
On ne sait presque rien de son second séjour, probablement en 1833, dans la Sérénissime. C'est en tout cas cette année-là qu'il expose à la royale Academy ses premières oeuvres à sujet vénitien - comme il le fit à chacune des expositions suivantes, à peu d'exception prés. Turner demeura, enfin, deux semaines à Venise en 1840.
Si l’on considère le nombre de jours passées sur place, la quantité de croquis, dessins, et esquisses réalisés stupéfie – on en compte plusieurs centaines. L’artiste travaillait avec une célérité sans pareil, prenant des notes cursives, enregistrant parfois les harmonies de couleur par quelques taches hâtivement posées sur le papier. Le soir, dans sa chambre, ou plus tard, dans l’atelier, il usait de sa mémoire infaillible pour recomposer maintes aquarelles et organiser ses tableaux à l’huile. Ceux-ci eurent, surtout après sa mort, un succès si vif que des faux circulèrent bientôt. Edmond de Goncourt a trouvé devant l’un de ces tableaux des mots étonnamment juste pour qualifier les Turner authentiques : « […] C’est de l’or en fusion, avec, dans cette or, une dissolution de pourpre. […] Ah! Cette
Salute, ce Palais des Doges, cette mer, ce ciel aux transparences roses d’une agalmatolithe, tout cela comme vu dans une apothéose, couleur de pierres précieuses ! Et de la couleur par coulées, par larmes, par congélations, telle qu’on en voit sur les flancs de poteries de l’Extrême-Orient. Pour moi, c’est un tableau qui a l’air fait par un Rembrandt né dans l’Inde »(1891).