Au début de sa carrière, Turner manifeste une capacité remarquable dans le « fini ». Il sait imiter les moindres détails d’une scène observée. Cependant au fil des années, il développe une conception plus synthétique de son art. Le critique
William Hazlitt fut l’un des premiers à stigmatiser cette tendance lorsqu’il déclara que ses paysages étaient « des images du néant
(Pictures of Nothing), mais très ressemblantes. » Cette appréciation fut énoncé en 1816. Turner, loin de remédier au défaut pointé ici, s’employa à en aggraver les effets. Apprenant que James Lenox trouvait trop « indéfini »
Staffia, la grotte de Fingall, de 1832, l’artiste rétorqua : « Dites-lui que l’indéfinissable est mon fort. » Et en effet, il supprime volontiers tout détails. Ses peintures tardives furent condamnés par la plupart de ses contemporains comme par ses premiers admirateurs, notamment par
John Ruskin.
Les œuvres « inachevées » posent un problème plus général, présenté en ces termes par Charles Baudelaire, lorsqu’il prend la défense de
Corot : « Braves gens !/ qui ignorent d’abord qu’une œuvre de génie / ou si l’on veut / une œuvre d’âme / où tout est bien vu, bien observé, bien compris, bien imaginé / est toujours très bien exécutée, quand elle est suffisamment. Ensuite / qu’il y a une grande différence entre un morceau fait et un morceau fini / qu’en général ce qui est fait n’est pas fini, et qu’une chose très fini peut n’être pas faite du tout. Que la valeur d’une touche spirituelle, importante et bien placée est énorme.. etc,etc. » (Salon de 1845). Les
Pictures of Nothing fascineront les admirateurs des impressionnistes.
Octave Mirbeau fait dire au peintre, héros de son roman Dans le ciel : « Je voudrais [..] te montrer tout ce qui germe en mon esprit … Tu ne connais pas cette toile, de Turner?… Au bas de la toile, des choses flottantes, rousses, dorées. On ne sait pas si c’est des arbres, des écharpes, des figures, des nuées !… Et puis, au-dessus, des blancheurs profondes, infinies, des tournoiements de lumière… Eh bien, voilà ce que je voudrais faire, comprends-tu ? Des toiles où il n’y a rien ! … Oui, mais est-ce possible ?.. »
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