Des personnages à l’échelle d’un conte philosophique :
Mais d’autres créatures, déjà au XVIIIe, Micromégas et Saturnien, étaient les protagonistes d’un conte philosophique dans lequel Voltaire humanisait ces deux individus et animalisait les Terriens, dénonçant ainsi leur suffisance intellectuelle. Gigantisme et nanisme étaient ainsi applicables tant au physique qu’à la morale… Petits et grands, incarnation du principe même de la relativité, aux personnages de fiction de Voltaire, succèdent alors, au moins sur le plan de l’échelle, les sculptures de Ron Mueck : tantôt géants, tantôt lilliputiens, "incarnation merveilleuse" de ce principe car, comme chez Gulliver, ils ne sont petits ou grands que par comparaison, petits par rapports aux plus grands, et grands par rapport aux plus petits… Les oeuvres entretiennent entre elles, comme caractéristique première du travail de Mueck, un dialogue dans leur rapport mutuel entre l’échelle, et artifice de la taille : ‘Wild Man’ (285 x 65 x 108 cm), ‘Spooning Couple’ (14 x 65 x 35 cm), Mask III (155 x 132 x 113 cm), ‘Two Women (85 x 48 x 38 cm), ‘In Bed’ (162 x 650 x 395 cm).
La relation corps espace :
Investir l’espace : le posséder et le déposséder de son propre volume. Les sculptures le réinterprètent, et inversement, ce même volume les réinterprète pour leur donner sens en son sein. La fascination pour les réalisations de Mueck peut d’abord tenir en partie à ceci - outre ce qui est propre à la sculpture figurative, mais qui ici, dans le rendu des carnations, le sens du détail, et un savoir faire unique, dépasse ce seul cadre : les visiteurs qu’ils soient grands ou petits, seront de toute façon toujours plus petits ou plus grands que ces sculptures qui sont de nature à rassembler autour d’elles, autour de leur inquiétante étrangeté constituant un autre reflet de nous-mêmes, de notre humanité, dont l’apparence formelle est bien celle d’un hominidé mais dont l’anthropogenèse vient perturber la taille que l’on attribue au monde de l’enfance ou de l’adulte. Ici, indistinctement, ces adultes sont petits ou grands et n’ont pas d’état intermédiaire. Une croissance aux antipodes donc. En tous points les êtres de Mueck ont les caractéristiques d’un hominidé : membres, peau, pores, pilosité, traits, rides, ridules et expressions, atteignent un degré de ressemblance troublant avec l’apparence humaine, pour toucher à l’humain, devenir un apparent humain, un corps (seulement, toujours, mais ô combien) imité et non reproduit. Il en est ainsi de ces sculptures contemporaines qui se détachent d’un corps organe obstacle, tel qu’on le connaît dans la statuaire en rond de bosse, pour mieux coller à notre enveloppe charnelle, sans adhérer exactement, dans le jeu des proportions et des postures, à notre modèle corporel.
L’histoire toute personnelle de ces sculptures :
Chez Mueck il y a ce rapport tangible et sensible entre ses réalisations où la vie apparente est figée - mais organiquement absente - et l’histoire qu’elles enferment (et révèlent donc en partie). C’est au titre des oeuvres d’éclairer en partie cette dernière : ‘Wild Man’, ‘Spooning Couple’, ‘Two Women’, ‘In Bed’… lèvent un peu le voile sur l’intimité de ces personnages, pour laisser à la subjectivité du visiteur en reconstituer l’histoire personnelle suggérée par leur univers. La présence ou l’absence de vêtement, un drap, un lit… entretiennent un rapport ténu à la nudité. Interrogeant ces sculptures (que se disent les deux vieilles ? Pourquoi le regard hagard du géant ?), on en vient peut-être à s’interroger fondamentalement sur les âges de la vie, la solitude, et de façon nouvelle le couple dans ‘Spooning Couple’. Et alors, si l’apparence physique de ces personnages causait initialement un effet d’inquiétante étrangeté avec la nôtre, un effet de ressemblance distant induit par le rapport curieux, opacité par la taille, c’est finalement leur expression qui pourrait bien les rapprocher de nous. Au-delà de l’apparence, c’est bien l’être (véritablement), l’intimité mise à nue, qui rapproche personnages et visiteur spectateurs, pour former l’expérience sensible d’un entre-nous, d’une expérience commune.
De l’intimité et de l’espace de la libre interprétation réservée et façonnée par l’artiste :
Cette expérience c’est l’histoire qu’à bien voulu leur conférer l’artiste (comme le dramaturge ou le romancier le feraient dans une autre forme) et dont le secret de l’étonnement que nous pouvons ressentir à leur égard pourrait bien résulter de cet espace intime que l’artiste s’est réservé, et dont le tout (l’oeuvre) ne dit qu’une partie de ce qu’il aura bien voulu laisser transparaître, un peu comme la parole duplice d’un oracle. Renvoyant alors à notre propre incapacité à dire exactement ce que ressentent ces créatures, et dont notre propre étonnement résulte de ces figures du possible : espace que l’artiste nous a réservé, et dont le charme qui l’anime réside dans la libre interprétation qu’il nous est laissée de formuler. Dès lors, l’originalité de Mueck, réside moins dans le sujet, et son rapport à la mimesis qui anime le concept même de représentation, que dans son traitement psychologique, dont l’ostensible dissimulation (à envisager également comme une rhétorique plastique d’un discours sur le dit de la dissimulation et de la simulation) révèle et cache à la fois tout un univers personnel et psychologique. C’est ainsi que se poursuit l’analyse de ces sculptures dans le cadre de la visite de l’exposition : s’opère chez le spectateur, après être resté interdit devant leur plastique, un déplacement, un transfert de son attention, allant du physique à l’intimité de ces personnages. Ce mouvement, lieu d’un inter/dit, l’emporte vers une histoire toute personnelle faisant presque oublier, sans pouvoir toutefois s’en détacher, l’objet même de sa médiation : l’apparence de la vérité, la vérité apparente, l’imitation, car ici dans l’intimité plus rien n’est vrai ou faux, puisqu’elle est le lieu de l’expérience sensible et du partage de l’identité.
L’expression qui figure sur la surface des sculptures semble dédire la seule apparence formelle pour renvoyer à autre chose de plus profond, à cet espace évoqué précédemment, lieu dédié à l’histoire personnelle que leur confère Mueck, et dont ces corps de fibre de verre ou de silicone abritent une rare forme de violence. Cette violence là, coïncide avec leur intimité et leur propre appréhension face à la vie (et à la mort) faisant écho aux oeuvres de Lucian Freud par exemple et à leur représentation d’un corps en dégénérescence. Sans doute le registre de Mueck a-t-il quelque chose de pneumatique : insufflant une apparence de vitalité à ses sculptures… afin de mieux les en déposséder, comme saisies dans l’instant, dans le présent de l’appréhension et l’imminence d’une fatalité à venir. Et si Mueck façonne avec tant d’habileté ses sculptures faites de matériaux composites, sa touche a quelque chose qui va plus loin dans l’espace infrangible de la création : c’est l’imagination et la capacité à façonner, à composer à la fois des histoires et en partie notre propre interprétation, pour à notre tour nous toucher et nous fasciner.