Entretien
Black is BurnsPrimé comme Essentiel d’Angoulême, Black Hole est une parabole étrange sur l’adolescence… comme si David Lynch s’était attaqué aux films stéréotypés américains sur les teenagers. Rencontre avec Charles Burns, qui a planché durant dix ans sur Black Hole.BDCAF’MAG : comment présenteriez-vous Black Hole (1) aux lecteurs qui ne connaissent pas votre livre ?Charles Burns : c’est une histoire sur l’adolescence. L’histoire de jeunes gens affectés par une curieuse maladie qui se manifeste de différentes manières : un personnage a la peau qui tombe en lambeaux, un autre a une petite queue qui pousse, un autre a une petite bouche qui prend forme dans son cou. Mais même si ces mutations sont terribles, ce n’est pas une histoire d’horreur – c’est un roman sur les transformations qui affectent l’être entre l’enfance et l’âge adulte.
BDCAF’MAG : il y a t-il des éléments autobiographiques dans l’histoire ?CB : forcément. L’histoire se déroule sur la côte nord du Pacifique – moi, j’ai grandi à Seattle. Elle prend place au début des années 70, époque à laquelle j’avais moi même l’âge des personnages. Et pas mal de situation que j’ai vécues ont été utilisées dans l’histoire. Mais je n’ai jamais eu de petite amie comme Chris ! J’aurais bien aimé, mais cela n’a jamais été le cas, hélas !
BDCAF’MAG : la même histoire dans les années 2000, cela aurait donné le même livre ?CB : d’une certaine manière, la date des événements du livre importe peu. J’ai choisi les années 70 car je pouvais parler sans me tromper des centres d’intérêts des teenagers à cette époque. J’ai deux filles adolescentes (enfin l’une a presque 20 ans), et me m’aperçois que je serais bien incapable de raconter une histoire qui pourrait inclure des trucs comme des SMS. Je n’aurais jamais été crédible ! Mais d’un autre coté je croise souvent des adolescents qui me disent que Black Hole, c’est exactement ce qu’ils ressentent, un reflet du malaise à cet âge – peu importe l’époque.
BDCAF’MAG : est-ce que vos filles ont lu le livre justement ?
CB : J’ai mis dix années à dessiner cette histoire – heureusement pour moi, ce n’est pas ce qui me fait vivre
(2). Donc, au départ, mes filles étaient trop jeunes pour que je puisse leur montrer quoi que ce soit. Elles étaient majeures lorsque j’ai fini l’histoire. La plus grande l’a finalement lue et l’a appréciée. Maintenant, elle la conseille à ses amis. La plus jeune a toujours refusé de la lire. Elle a un tempérament différent et n’a probablement pas envie d’imaginer son père en train de vivre cette histoire. Je pense que c’est compliqué pour un adolescent de lire quelque chose ayant trait à la vie sexuelle de ses parents…
BDCAF’MAG : pourquoi cette métaphore sur la mutation ? N’auriez-vous pas pu aborder les tourments de l’adolescence de manière différente ?
CB : c’est quelque chose qui m’est venu en travaillant sur des histoires courtes pour Big Baby
(3) : envisager l’adolescence comme une maladie. J’ai rapidement réalisé que j’avais besoin d’une histoire plus longue pour explorer cette idée. Représenter les changements de l’âme des adolescents par des transformations physique, quelquefois de manière monstrueuse, rend l’histoire plus extrême.
BDCAF’MAG : quand vous avez commencé les premières pages de Black Hole, vous saviez déjà quelle serait la fin ?
CB : oui. Les destins croisés des personnages m’ont obligé à planifier sérieusement le scénario… même sur dix ans. D’un autre coté, tout ce temps m’a permis de mieux voir comment raconter certaines choses. Après avoir arrêté de travailler sur la BD pendant quelques temps, je m’y replongeais à chaque fois avec des yeux neufs. Cela a été très positif pour l’histoire. Si j’avais eu à dessiner Black Hole d’un trait, cela aurait été beaucoup plus difficile – et peut-être moins réussi.
BDCAF’MAG : Black Hole est donc paru en épisode. Certains avis de lecteurs ou de votre éditeur vous ont-ils influencés au fur et à mesure que vous dessiniez l’histoire ?
CB : tous les dessinateurs que je connais travaillent de manière très isolée et mettent souvent dans leur livre une adresse email, un site, etc. Mais je ne suis pas comme ça. Quand il y a mon nom, c’est pour les copyrights, c’est tout. Donc, je n’ai eu que de très rares retours et cela ne m’a pas influencé. Quant à mon éditeur
(4), son seul feedback a porté sur mes fautes d’orthographe ou de ponctuation.
BDCAF’MAG : avez-vous imaginé dessiner Black Hole en couleur ?
CB : Non, je savais dès le départ que l’histoire serait en noir et blanc. C’est une histoire qui mérite le noir et blanc. Elle n’aurait pas été la même en couleur.
BDCAF’MAG : quelles sont vos influences ?
CB : contrairement à ce qu’on pourrait penser, ma première influence n’est pas le comics d’horreur américain des années 50. C’est plutôt la bande dessinée à laquelle j’avais accès à l’époque, avant même de savoir lire : MAD
(5). Ce n’est qu’après que j’ai découvert le travail des auteurs de MAD, comme Harvey Kurzman, dans un registre plus horrifique. C’est probablement de MAD que vient aussi mon intérêt pour le noir et blanc. Mon autre grande influence, c’est… Tintin !C’est assez inhabituel pour un américain né en 1955 d’avoir eu accès à Tintin. Mais à la fin des années 50, un éditeur américain a publié quelques volumes – qui se sont probablement très mal vendus à l’époque. Mon père les avait achetés et cela m’a fasciné. Et puis plus tard, bien entendu, j’ai été influencé par les auteurs de comics américains underground, comme Robert Crumb.
BDCAF’MAG : vous avez fait vos études avec Matt Groening (6) – Etiez-vous en concurrence sur le dessin ?
CB : nous étions dans la même école et on travaillait tous les deux pour le canard interne. En fait, il faisait pas de BD à proprement parler. C’était plus un brillant écrivain, qui faisait toujours des petits crobars en marge de ses textes. Par exemple, il y avait dans notre coin un journal régional qui faisait toujours ses titres sur les accidents de voitures. Et je me souviens qu’il avait fait une parodie de ce journal avec des faux articles et des fausses pubs. J’en ai pleuré de rire. Il a toujours eu un sens de l’humour hors du commun… C’est d’ailleurs pour cela qu’il a toujours eu du succès !
BDCAF’MAG : pour revenir à Black Hole, on entend parler d’une adaptation cinématographique…
CB : j’ai effectivement signé une option avec Paramount. Mais c’est Hollywood, et Hollywood ne fonctionne comme rien d’autre. A l’origine, il y avait un réalisateur attaché à ce projet puis cela a changé. Pour l’instant, il ne s’est rien passé. J’ai juste de l’argent à la banque.
BDCAF’MAG : avez-vous demandé à suivre de prés cette adaptation cinématographique quand elle se fera ?
CB : ce que j’aime le plus dans la bande dessinée, c’est qu’on a un contrôle total sur l’histoire. Sur ce qui est bon ou mauvais, sur ce qui fonctionne ou ne fonctionne pas. C’est impossible dans le cinéma. Je sais que Dan Clowes, sur Ghost World
(7), a réussi à maintenir un maximum de contrôle. Son travail avec le réalisateur Terry Zwigoff s’est extrêmement bien passé, mais je pense que c’est une exception. Alors plutôt que d’être frustré, je préfère ne rien avoir à y faire. Et puis, habituellement, plus vous êtes payés, moins vous avez de contrôle sur le film !
BDCAF’MAG : Black Hole a été adapté dans de nombreux pays. Il y a-t-il des pays qui sont plus sensibles au sujet de Black Hole et à la manière dont vous l’avez traité ?
CB : le livre a été publié dans beaucoup de pays d’Europe. Je dirais que son succès et surtout lié à la culture BD des pays dans lequel il est édité. La France a traditionnellement l’habitude de considérer la bande dessinée comme un média qui peut aussi être noble et littéraire. Mais dans d’autres pays, c’est plus compliqué. Bien que les choses changent…
BDCAF’MAG : quels sont vos projets ?
CB : Je travaille actuellement sur un film d’animation pour un producteur français. Alternativement, je me mets aussi à une nouvelle bande dessinée, en couleurs cette fois-ci. Puis je viens finir un livre de photographies personelles
(8 ).
(1) l’intégrale de Black Hole est parue en France chez Delcourt, fin 2006
(2) Charles Burns travaille la majeure partie de son temps comme illustrateur, il est par exemple l’auteur de la couverture de l’album de Brick By Brick de Iggy Pop.
(3) Big Baby est paru en France chez Cornélius.
(4) L’éditeur de Black Hole aux Etats-Unis est Fantagraphics.
(5) MAD est un magazine satirique américain légendaire créé en 1952 par l’éditeur William Gaines et l’auteur Harvey Kurtzman. Mad est toujours publié.
(6) Matt Groening est le créateur des Simpsons.
(7) Ghost World est paru en France chez Vertige Graphic.
(8 ) One Eye, publié par Drawn & Quarterly, sortira en mars 2007 au Canada.
Source : BDCAF’mag n°12 Mars Avril 2007
Lien : http://www.leseditionsducafe.comPochette de l’album Brick By Brick de Iggy Pop, illustré par Charles Burns :
Big Baby de Charles Burns publié par les éditions Cornelius :
Lien : http://www.cornelius.frOne Eye de Charles Burns publié par Drawn & Quarterly :
Le lien : http://www.vqronline.org/printmedia.php/prmMediaID/9373 (site en anglais, mais proposant l’aperçu de quelques photos)
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