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1 Le tout à l'ego conversationnel le Sam 17 Mar - 23:35

Mara


filou

J.W. Waterhouse "Echo et Narcisse"



Je sens toujours le moment où l’on me rejoue la Traviata des grands soirs, maintes fois répétée, la sempiternelle ritournelle egotico-lyrique.

Ne serions-nous que livres de récitation ?

Je sens se profiler la posture bien avant qu’elle ne se pose. Un tremblement, des paroles qui se bousculent. Est-il l’heure ? Ô enfin... remplir l’espace ! Machine en expansion, Big-Bang, implosion-explosion, chaos du dialogue.

Con-versare : verser ensemble.

De ce que chacun apporte d’obole à la parlotte, combien charrions-nous d’appendices uniquement destinés à redorer la superbe ? Combien pour l’admiration ? la simple vêture en majesté du moi.

Ce moment où j’entends l’écho de paroles posées régulièrement sur ce que chacun livre de soi me paraît mensonger. Il y a ce que l’on dit avec sincérité, ces phrases qui vous ressemblent dans l’instant sachant se faire obsession, qui disent la création, la volonté, l’affirmation de soi autant que la poésie singulière que ceux que j’aime charrient sous leurs pas. Mais le disque rayé se répète parfois avec moins d’incarnation réelle que de transcendance de l’habitude ; ces mots qui se délitent à mes oreilles dans l’instant même où je les vois heurter les lèvres.

L’entrée en scène se prépare, c’est là, une embuscade se profile à l’horizon, la main se tend vers le bras mécanique : « Le disque va reprendre, messieurs mesdames, à l’endroit exact où celui qui profère va nous offrir sa poésie... » La discussion promet de s’abîmer. Tentation d’Icare au premier élan. Si tu voles trop bas, l’eau alourdira tes ailes.
Et l’on sent la cassure du dialogue. Les lèvres s’entrouvrent, se referment un bref instant, attendant le mot exact, le juste prétexte à la profération quasi oraculaire du moi, dévoilé autant que factice. Si tu voles trop haut, la chaleur du soleil les fera fondre.

Lorsqu’il est temps, la parole se fait urgente, la voix forte dans l’attaque. Une phrase, deux parfois, souvent un simple syntagme, lancés avec force et vigueur. Et l’on peut respirer, s’appliquer enfin, car l’auditoire conquis n’a plus d’autre choix que de laisser le vase dé-croupir en versant son aumône de lyrisme. Quelques mots urgents, puis ce silence, le temps que le comédien s’avance sur la scène, brigadier en main, pour asséner les trois derniers coups, lents, mesurés, profonds, qui scellent le rôle de chacun, du récitant au spectateur. Quand des douze coups les plus rapides ont fusé, le spectateur n’a plus le choix, il doit laisser se dérouler la pièce, sous peine de ne pouvoir jamais monter sur les planches à son tour. C’est au chantage de l’ego que l’on doit la qualité d’écoute de l’auditoire.

Cette parodie est parfois charmante, tendre, touchante ; parfois désuète, simple condamnation au bégaiement. Némésis condamne la parole qui trahit à ne se faire que simple écho.

Quand le quidam joue l’arlésienne, que nous ôte-t-il sinon la possibilité de l’échange sans masque ? Il destitue sans doute, également, nos poses personnelles, ruine notre sensation d’être seul à connaître ce travestissement du dire vrai, de la confidence quand elle se pare de gloire.
Tout ce qui se jette à la face de l’auditoire au moment du dire vrai semble frappé du sceau de la sincérité. La confidence, marée irrégulière, tisse d’une phrase à l’autre un entrelacs de vérités de l’instant et de refrains d’hier, comme autant de paravents. Sur la totalité de l’échange, s’il fallait en retrouver la trame, combien ôterions-nous de mots refuges, combien d’oripeaux pour dire la mémoire de ce que nous fûmes, un jour sans doute pas si lointain ? Combien de phrases, pour nous définir plus aisément, ne dressent de nous que le portrait que nous aimons en faire ?

D. évoquait les « impostures de l’identification » à l’autre, dans l’image que nous nous créons de notre identité. Vaste entreprise que de vouloir cerner ce qui nous singularise. Ce que l’on serait, à défaut de ce que l’on est, semble parfois pouvoir se laisser embrasser. Ce que l’on « veut » manque parfois d’une direction qui donnerait sens à cette identité, elle qui sous l’introspection manque de texture. Je partage cette errance qu’il savait définir et qui paradoxalement semble promettre de se concrétiser à travers le sens qu’il ne sait pouvoir donner à sa propre existence. Savoir que l’on manque à être, c’est être constitué d’une ébène qui prend forme. Se vivre limité est la première esquisse du contour de l’être. Définir la caractéristique de cette limite offre un premier reflet de ce que nous sommes. Dire « je me sens limité car je ne sais quel sens donner à ma vie, que créer pour m’épanouir », c’est déjà connaître la nature de la terre dont Galatée prendra corps.

A ce « délire d’identification » que D. évoquait et par lequel il nommait l’une de nos principales relations au monde, j’ajouterais celle qui dans le dialogue nous guette en harpie : ces phrases où nous ne pouvons plus que nous identifier à nous-mêmes, car la terre est friable qui modèle notre être au moment de se « dire ». Nota bene : relire Foucault...
Plus une discussion partagée se révèle essentielle, plus elle flirte avec l’existentiel, le grand mot, plus il s’avère nécessaire de se dire, non uniquement par égotisme exacerbé, mais parce que ce qu’Hemingway nomme « gloria » est au corps ce que l’apparent délire verbal est à la pensée : une transcendance, cette petite mort qu’il faut aller quérir.

Et cela, c’est un processus violent par essence. Le miracle n’advient qu’à la seule force de la volonté. Du miracle, la volonté est une condition sine qua non. L’éblouissement qu’offre le point d’orgue de la jouissance, du verbe comme de la chair, est le fruit d’une recherche volontaire de l’abandon de soi.

L’ego qui s’identifie à ce qu’il veut offrir de lui est un rempart nécessaire à opposer dans l’art de se creuser l’intime. Sans cet obstacle nécessaire, aucun franchissement ne saurait advenir. Pour s’affranchir de soi, il faut se livrer à ce retour du même, à l’identification entre notre recherche et ce que nous fûmes aux plus riches heures. De la mémoire et de l’errance naît le dépassement, l’accomplissement du moi. Naissance douloureuse car intérieure, à laquelle se refuse le cri primal qui ne sait, ne peut, se faire que poésie.

Le verbe que je pose sur ma vie, que tu poses sur la tienne, c’est le cri de la naissance. De ce mensonge primal, parfois, nous forgeons le miracle. L’essence du miracle ne se situe pas dans la pureté mais dans l’action.


Rodin - la terre et la lune



NB :
- Galatée est la statue de pygmalion.
- Nemesis, déesse de la vengeance, est celle qui, entre autres, punit la nymphe Echo à ne faire de sa voix qu'un usage limité à la répétition, pour avoir trop trahit de secrets d'alcôves.
- quant à la "gloria" d'Hemingway, c'est ainsi qu'il nomme l'orgasme dans "Pour qui sonne le glas" (roman fabuleux d'ailleurs...)

2 Re: Le tout à l'ego conversationnel le Jeu 22 Mar - 15:48

Shogun


tokugawa spirit
delimiter pour s'epanouir, je n'y adhere pas, c'est trop de suffisance enver mes connaissances. deja guidé par l'Accés que me procure mon "endrois" comment pourais-je faire preuve d'un tel mutisme vis a vis de la richesse presumé de l'Ailleur et de son impact de ce qui me deffinis. cepandant l'humilité conduit a immobilisme, a l'innaction, a une mort certaine de l'Envie...


(ebauche, je poste quand meme, on verra bien ...)
« J'ai connu toutes les formes de déchéance, y compris le succès. »

http:\\basicinstinct.forumactif.com

3 Re: Le tout à l'ego conversationnel le Sam 24 Mar - 22:12

Mara


filou
Shogun a écrit:delimiter pour s'epanouir, je n'y adhere pas

En lisant cette première réaction de ta part je me rends compte qu'en effet, on peut le lire de cette façon.

J'entendais plutôt par "limite" le fait de sentir un point d'achoppement (le fait de ne savoir définir la direction que l'on doit prendre, donc se définir soi-même, étant parfois vécue comme une limite à franchir dans la tension vers l'avenir), le mot "limite" est sans doute un peu fort.


c'est trop de suffisance enver mes connaissances. deja guidé par l'Accés que me procure mon "endrois" comment pourais-je faire preuve d'un tel mutisme vis a vis de la richesse presumé de l'Ailleur et de son impact de ce qui me deffinis.

J'entrevois à peine ce que tu pointes. Un développement me serait le bienvenu quand tu en auras l'occasion, que je sois sûre de comprendre ce à quoi tu fais référence.

cepandant l'humilité conduit a immobilisme, a l'innaction, a une mort certaine de l'Envie...

je note ça dans un dans un coin. C'est vrai que l'humilité vous tue l'envie au ventre quand elle prétend cantonner l'être dans le conventionnel de ce qu'il est acceptable de présenter de son ego. Si J'ai bien compris.

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