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    Chacun son 11 septembre

    Prométhée
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    Message par Prométhée Lun 11 Sep - 21:14

    Dans un délire compassionnel, les mass-média nous préparent à voir et revoir jusqu’à l’écœurement l’effondrement des tours du World Trade Center, mais n’évoqueront qu’en aparté la chute et la mort d’Allende. Il est vrai que, face à notre poste de télévision, nous avons pu, il y a deux ans, voir en direct l’Histoire s’inscrire dans le ciel des Etats-Unis. Que valent les images vieillies et usées d’un palais présidentiel bombardé, d’un Allende casqué et armé d’une kalachnikov en dernier rempart de la souveraineté populaire, d’un stade de football devenu camp de concentration, face au show proposé par Ben Laden, immédiatement acheté et surexploité par les Networks ? Que valent les trois mille cinq cents morts sous la dictature Pinochet face aux trois mille martyrs new-yorkais ? Que vaut ce petit pays du « sous-continent » américain, latin de surcroît, face à « l’Amérique » ?

    Alors pourquoi ne pas s’attarder sur ce trentième « anniversaire » un autre jour, la veille par exemple, comme l’on fait sans penser à mal les rédactions de Libération ou d’Arte ? Le spectacle d’une Amérique bafouée, blessée, éplorée mais héroïque ne sera pas ternie par ce témoignage de l’infamie de ce qui fut, il y a trop longtemps déjà, la plus grande démocratie du monde. Pour le citoyen captif d’une info contingentée, nul désir de mettre en perspective ces deux dates du fait de la parcellisation du traitement journalistique, nulle possibilité d’appréhender pleinement l’ironie d’une hyper puissance frappée par les forces réactionnaires qu’elle a elle-même armées. En morcelant l’Histoire, en réduisant les causalités à un enchaînement purement événementiel, c’est la défaite de la pensée que les média orchestrent.

    Michael Pavan


    Dernière édition par le Mer 13 Sep - 3:03, édité 1 fois
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    Message par Prométhée Lun 11 Sep - 21:21

    Brève chronologie de l’élection d’Allende au coup d’Etat de Pinochet

    4 septembre 1970 : A la tête de l’U.I.P. (Unité Populaire), coalition regroupant communistes, socialistes et radicaux, Salvador Allende remporte à la majorité relative les élections présidentielles face à deux candidats de droite.

    4 avril 1970 : Malgré le terrorisme fasciste de Patria y Liberdad, les manœuvres des militaires réactionnaires et de la C.I.A., l’U.I.P. remporte les élections municipales.

    22 octobre 1970 : René Schneider, général en chef des armées, loyaliste, est assassiné.

    11 octobre 1972 : Grève des camionneurs, pilotée par les grands propriétaires et la C.I.A.

    Novembre 1972 : Allende fait un geste vers les militaires et nomme Carlos Pratt, chef de l’armée de terre, loyaliste, à la tête du gouvernement.

    4 mars 1973 : L’U.I.P. atteins 44% des voix aux législatives mais reste minoritaire à la Chambre.

    23 Août 1973 : Malgré un climat de guerre civile, Allende croit encore au processus démocratique. Il nomme Pinochet à la tête de l’armée, sur les conseils de Pratt qui le juge loyal.

    Fin août 1973 : Les militaires planifient avec le soutien de la C.I.A. un coup d’Etat pour le 18 septembre. Il le font en insistant auprès de Pinochet pour qu’il prenne la tête de la Junte. Lorsqu’ils apprennent le projet du président Allende de recourir au référendum le 18 septembre pour se faire confirmer à la présidence, ils avancent la date du golpe au 11 septembre.

    8-10 septembre 1973 ( ? ) : Pinochet accepte de prendre la tête du soulèvement militaire.

    11 septembre 1973 : La Junte prend le pouvoir. Salvador Allende meurt dans le Palais présidentiel de la Moneda.
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    Message par Prométhée Lun 11 Sep - 21:32

    Le 11 septembre 1973 : Chronique d’une tragédie organisée
    Par Gabriel García Márquez. Traduction de l’espagnol : Gil B. Lahout, pour RISAL, copyleft, mai 2003.


    Cette année, le 11 septembre 2003, nous commémorons le 30e anniversaire d’une tragédie, celle du coup d’Etat fasciste contre le gouvernement socialiste du président chilien Salvador Allende. Un occasion pour revenir avec Gabriel García Marquez sur cet événement.(RISAL) [...]

    Nous sommes à la fin 1969. Trois généraux du Pentagone reçoivent à dîner quatre militaires chiliens dans une villa de la banlieue de Washington. Leur hôte, alors colonel de l’Armée de l’air chilienne, est Gerardo Lúpez Angulo, qui est aussi attaché à la mission militaire du Chili aux États-Unis. Ses invités chiliens sont des camarades des autres armes. Ce dîner est organisé en l’honneur du directeur de l’École d’Aviation du Chili, le général Carlos Toro Mazote, arrivé la veille en visite d’études. Au menu : une salade de fruits et un rôti de veau aux petits pois, le tout arrosé d’un vin de la lointaine patrie que les sept militaires dégustent, nostalgiques, en pensant aux oiseaux lumineux des plages du Sud, alors que Washington croule sous la neige. Leur conversation, en anglais, porte sur le seul sujet qui semble intéresser tous les Chiliens à l’époque : les élections présidentielles du mois de septembre prochain. Au dessert, un des généraux du Pentagone demande ce que ferait l’Armée chilienne si le candidat de la gauche, Salvador Allende, gagnait les élections. Le général Toro Mazote répond alors : « Nous prendrons le Palais de la Monnaie en une demi-heure, même s’il nous faut l’incendier ! »

    Un des convives était le général Ernesto Baeza, directeur de la Sécurité nationale du Chili. Lors du coup d’État, c’est lui qui coordonna l’assaut du palais présidentiel et donna l’ordre d’y mettre le feu. Pendant ces jours agités, deux de ses subalternes deviendront célèbres dans la même journée : le général Augusto Pinochet, président de la Junte militaire, et le général Javier Palacios, qui participa à l’attaque finale contre Salvador Allende.
    Autour de la table se trouvait aussi le général de brigade aérienne Sergio Figueroa Gutiérrez, actuel ministre des Travaux publics et ami intime d’un autre membre de la Junte militaire, le général d’aviation Gustavo Leigh, qui ordonna de bombarder le palais présidentiel avec des missiles. Le dernier invité était Arturo Troncoso, aujourd’hui amiral et gouverneur naval de Valparaíso. Il dirigea la sanglante purge des officiers progressistes de la marine de guerre, après avoir entamé le soulèvement militaire à l’aube du 11 septembre 1973.

    Ce dîner historique fut en fait le premier contact du Pentagone avec des officiers des quatre armes des forces armées chiliennes. Lors des réunions qui suivirent, tant à Washington qu’à Santiago, l’accord final fut scellé : les militaires chiliens plus proches de l’âme et des intérêts des États-Unis prendraient le pouvoir si l’Unité populaire venait à gagner les élections. Cette opération fut planifiée de sang froid, telle une simple manœuvre de guerre, sans tenir compte des conditions réelles du Chili.

    Le plan avait été élaboré d’avance, pas uniquement sous la pression de l’International Telegraph & Telephone (ITT), mais aussi pour des raisons bien plus profondes de géopolitique. Il avait été baptisé Contingency Plan. L’organisme chargé de le mettre en marche était la Defense Intelligence Agency du Pentagone, mais l’instance exécutrice fut la Naval Intelligence Agency, qui centralisa et analysa les données des autres agences, y compris la CIA, sous la direction politique du Conseil national de sécurité. Il était normal que le projet soit confié à la Marine et non à l’Armée, car le coup d’État au Chili devait coïncider avec l’opération Unitas, ensemble de manœuvres des unités américaines et chiliennes dans le Pacifique. Ces manœuvres avaient traditionnellement lieu en septembre, le même mois que les élections. Il était donc naturel que le sol et l’espace aérien du Chili soient remplis de matériel de guerre en tous genres et de soldats entraînés aux arts et aux sciences de la mort.

    À l’époque, Henry Kissinger avait déclaré à un groupe de Chiliens : « Le Sud du monde ne m’intéresse pas et je ne veux rien connaître de ce qui se trouve plus bas que les Pyrénées ». Le Contingency Plan était alors prêt jusque dans les moindres détails, il est impensable que Kissinger n’ait pas été au courant et que le président Nixon lui-même n’en ait rien su.

    Aucun Chilien ne croit que demain c’est mardi
    Le Chili est un pays étroit : 4 270 km de long sur 190 km de large. Il compte 10 millions d’habitants, dont deux millions vivent à Santiago, la capitale. La grandeur du Chili ne tient pas tant du nombre de ses vertus que de l’ampleur de ses exceptions. Ainsi, à l’époque, le cuivre est la seule chose que le pays produit avec un sérieux absolu, mais c’est aussi le meilleur cuivre du monde, et le volume produit est à peine inférieur à celui cumulé des États-Unis et de l’Union soviétique.

    Le Chili produit également des vins aussi bons que les vins européens, mais les exporte peu, car les Chiliens en boivent presque la totalité. Avec 600 dollars, son revenu par habitant est alors un des plus élevés d’Amérique latine ; or, presque la moitié du produit national brut est partagée entre 300 000 personnes à peine. En 1932, le Chili fut la première république socialiste du continent. Le gouvernement tenta de nationaliser le cuivre et le charbon, avec le soutien enthousiaste des travailleurs. Mais l’expérience ne dura pas plus de 13 jours.

    Pays sismique, le Chili connaît aussi en moyenne un tremblement de terre tous les deux jours, et un séisme dévastateur tous les trois ans. Les géologues les moins apocalyptiques estiment que le Chili n’est pas un pays de terre ferme, mais plutôt une corniche des Andes, perdue dans un océan de brumes, et que tout le territoire, avec ses salpêtrières et ses femmes douces, est condamné à disparaître dans un cataclysme. D’une certaine manière, les Chiliens ressemblent beaucoup à leur pays. Ce sont les gens les plus sympathiques du continent ; ils aiment se sentir bien en vie et savent l’être autant que possible, voire plus. Mais ils ont une dangereuse tendance au scepticisme et à la spéculation intellectuelle. « Aucun Chilien ne croit que demain c’est mardi », m’a dit un jour un Chilien, qui n’en croyait rien non plus.

    Cependant, même avec cette incrédulité de fond, ou peut-être grâce à elle, les Chiliens ont atteint un certain degré de civilisation naturelle, de maturité politique et de culture qui sont leurs meilleures exceptions. Des trois Prix Nobel de littérature d’Amérique latine, deux étaient Chiliens, et l’un d’eux, Pablo Neruda, était le plus grand poète de ce siècle. Tout cela, Kissinger le savait bien lorsqu’il répondit qu’il ne connaissait rien au Sud de la planète. C’est que le gouvernement des États-Unis connaissait alors jusqu’aux plus profondes pensées des Chiliens. Il les connaissait depuis 1965 lorsque, sans la permission du gouvernement chilien, il avait lancé une incroyable opération d’espionnage social et politique : le plan Camelot. Il s’agissait d’une enquête furtive, se servant de questionnaires très précis, présentés à toutes les couches sociales, à toutes les professions, à tous les métiers, jusqu’aux moindres recoins du pays. L’idée était de définir, de manière scientifique, le degré de développement politique et les tendances sociales des Chiliens. Dans le questionnaire destiné aux militaires figurait la question reposée cinq ans plus tard aux officiers du dîner de Washington : quelle serait leur attitude si le communisme arrivait au pouvoir dans le pays ? La question était malicieuse. Après l’opération Camelot, Washington savait très bien que Salvador Allende serait élu président de la République.

    Ce n’est pas un hasard si le Chili fut choisi pour un tel scrutin. L’ancienneté et la force de son mouvement populaire, la ténacité et l’intelligence de ses dirigeants et les conditions économiques et sociales du pays, tout cela permit de prévoir la tournure des événements. L’analyse de l’opération Camelot l’avait confirmé : le Chili allait devenir la deuxième république socialiste du continent, après Cuba. Autrement dit, le but des États-Unis n’était pas simplement d’empêcher le gouvernement de Salvador Allende pour protéger les investissements américains. L’idée, à plus grande échelle, était de réitérer l’expérience la plus atroce, mais aussi la plus productive, que l’impérialisme ait jamais menée en Amérique latine : celle du Brésil.
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    Message par Prométhée Lun 11 Sep - 21:33

    Doña Casserole se jette à la rue
    Le 4 septembre 1970, comme prévu, Salvador Allende, médecin socialiste et franc-maçon, était élu président de la République. Mais le Contingency Plan ne fut pas mis en œuvre. L’explication la plus courante est aussi la plus amusante : un fonctionnaire du Pentagone commit une erreur et demanda 200 visas pour une soi-disant fanfare navale qui était en fait composée d’experts ès coups d’État, dont plusieurs amiraux qui ne savaient même pas chanter. Le gouvernement chilien découvrit la manœuvre et refusa d’accorder les visas. Cet incident, dit-on, aurait entraîné le report de l’opération. La vérité est que le projet avait été évalué à fond : d’autres agences américaines, la CIA surtout, ainsi que l’ambassadeur américain à Santiago, Edward Korry, estimèrent que le Contingency Plan était une opération militaire qui ne tenait pas compte de la situation du Chili à l’époque.

    En effet, le triomphe électoral de l’Unité populaire n’engendra nullement la panique sociale qu’attendait le Pentagone. Au contraire, l’indépendance affichée du gouvernement en matière de politique internationale et sa résolution sur le terrain de l’économie avaient aussitôt créé une ambiance de fête sociale. Dans la première année, 47 entreprises industrielles furent nationalisées, ainsi que plus de la moitié du système de crédits. La réforme agraire expropria 2,4 millions d’hectares de terres agricoles pour les intégrer à la propriété sociale. L’inflation fut freinée, le plein emploi fut atteint et les salaires connurent une hausse effective de quelque 40%.

    Le gouvernement précédent, présidé par le démocrate-chrétien Eduardo Frei, avait entamé la nationalisation du cuivre. Mais cette opération n’avait consisté qu’à racheter 51% des parts des mines. Or, pour la seule installation minière de El Teniente, le montant versé était supérieur à la valeur totale de la mine. Le gouvernement de l’Unité populaire, quant à lui, récupéra, par un seul acte juridique, tous les gisements de cuivre exploités par les filiales des sociétés américaines Anaconda et Kennecott. Et ce, sans verser aucune indemnité, car le gouvernement calcula que les deux sociétés avaient, en 15 ans, engrangé un bénéfice excessif de 80 milliards de dollars. La petite bourgeoisie et les couches sociales intermédiaires, deux grandes forces qui auraient pu alors appuyer un putsch militaire, commençaient à jouir de bénéfices imprévus, et non plus au détriment du prolétariat, comme cela fut toujours le cas, mais plutôt à celui de l’oligarchie financière et du capital étranger. Les forces armées, en tant que groupe social, avaient le même âge, la même origine et les mêmes ambitions que la classe moyenne. Si bien qu’elles n’avaient aucune raison, ni même un alibi, pour soutenir un groupe restreint d’officiers putschistes. Consciente de cette réalité, la Démocratie chrétienne non seulement ne parraina pas la conspiration militaire, mais elle s’y opposa résolument, sachant qu’un putsch serait impopulaire même dans ses rangs.

    Son objectif était autre : tout faire pour ruiner la bonne santé du gouvernement et ainsi gagner les deux tiers du Congrès aux élections de mars 1973. Cette proportion de sièges lui permettrait de destituer constitutionnellement le président de la République. La Démocratie chrétienne était alors une vaste formation politique ancrée dans toutes les classes, avec une véritable base populaire au sein du prolétariat, parmi les petits et moyens propriétaires paysans et dans la bourgeoisie et la classe moyenne des villes. L’Unité populaire, quant à elle, représentait le prolétariat ouvrier défavorisé, le prolétariat agricole, la basse classe moyenne des villes et les marginaux de tout le pays.

    Alliée au Parti national, d’extrême droite, la Démocratie chrétienne contrôlait le Congrès, tandis que l’Unité populaire contrôlait l’exécutif. Et la polarisation de ces deux forces allait, de fait, devenir la polarisation du pays. Curieusement, le catholique Eduardo Frei, qui ne croit pas au communisme, est celui qui a le plus bénéficié de la lutte des classes, qui l’a encouragée et l’a exacerbée, dans le but de fâcher le gouvernement et de précipiter le pays sur la pente de l’accablement et du désastre économique.

    Le blocus économique des États-Unis, en réponse aux expropriations sans indemnisations, et le sabotage interne de la bourgeoisie firent le reste. Le Chili produisait de tout, des automobiles au dentifrice. Mais l’industrie avait une fausse identité : 60% du capital des 160 sociétés les plus importantes était étranger, et 80% des éléments fondamentaux étaient importés. De plus, le pays avait besoin de 300 millions de dollars par an pour importer des produits de consommation, et 450 millions pour financer le service de sa dette extérieure. Or, les crédits accordés par les pays socialistes ne suffisaient pas à remédier à la carence en pièces détachées, car toute l’industrie, l’agriculture et le transport fonctionnaient avec du matériel américain. L’Union Soviétique dut acheter du blé à l’Australie pour l’envoyer au Chili car elle-même en manquait. Via les banques d’Europe occidentale et Paris, l’URSS octroya aussi des prêts importants en dollars. Quant à Cuba, par un geste plus exemplaire que décisif, elle offrit un cargo rempli de sucre. Mais les urgences, au Chili, étaient incommensurables. Les joyeuses dames de la bourgeoisie, sous prétexte du rationnement et des excessives prétentions des pauvres, sortirent dans la rue faire résonner leurs casseroles vides. Ce ne fut pas un hasard, mais, bien au contraire, un fait significatif, que ce spectacle public de fourrures argentées et de chapeaux fleuris ait eu lieu dans l’après-midi où Fidel Castro terminait une visite de trente jours qui avait causé un véritable séisme d’agitation sociale.

    La dernière cueca de Salvador Allende
    C’est alors que le président Salvador Allende comprit. Il affirma que le peuple détenait le gouvernement, mais pas le pouvoir. Le phrase était plus amère qu’elle ne semblait, mais aussi plus alarmante. Car Allende possédait la fibre légaliste qui fut aussi le germe de sa propre destruction : cet homme qui se battit jusqu’à la mort pour défendre la légalité aurait été capable de sortir de la Monnaie par la grande porte, le front haut, si le Congrès l’avait destitué par la voie constitutionnelle.

    Rossanna Rossanda, journaliste et femme politique italienne qui rendit visite à Allende à l’époque, trouva un homme vieilli, tendu, plein de prémonitions lugubres, assis sur le même sofa de cretonne jaune où on retrouvera son cadavre criblé de balles, le visage détruit d’un coup de crosse. Même les secteurs les plus compréhensifs de la Démocratie chrétienne étaient alors contre lui. « Même Tomic ? », lui demanda Rossana - « Tous ! », répondit-il.

    À la veille des élections de mars 1973 où se jouait son destin, on donnait 36% des votes à l’Unité populaire. Toutefois, malgré l’inflation déchaînée, malgré le rationnement féroce, malgré les concerts de Doñas Casseroles, le parti gouvernemental l’emporta avec 44%. Une victoire si spectaculaire et si décisive que, dans son bureau, sans autre témoin que son ami et confident, le journaliste Augusto Olivares, Allende se mit à danser une cueca en solo. Pour la Démocratie chrétienne, c’était la preuve que le processus démocratique encouragé par l’Unité populaire ne pouvait être interrompu par la voie légale. Elle manqua toutefois de vision et fut incapable de mesurer les conséquences de son aventure : un cas impardonnable d’irresponsabilité historique. Pour les Etats-Unis, l’avertissement était bien plus sérieux que les intérêts des sociétés expropriées. Il s’agissait là d’un précédent inadmissible de progrès pacifique des peuples du monde, et notamment pour les peuples de France ou d’Italie, dont les conditions permettaient de tenter des expériences similaires à celles du Chili. Toutes les forces de la réaction intérieure et extérieure se concentrèrent alors en un seul bloc compact.

    Par contre, les partis de l’Unité populaire, dont les fissures internes étaient bien plus profondes qu’on ne l’admet généralement, ne purent se mettre d’accord sur une analyse commune du vote de mars. Le gouvernement se retrouva sans ressources, tiraillé entre ceux qui voulaient mettre à profit l’évidente radicalisation des masses pour faire un saut décisif dans le changement social, et les plus modérés qui, craignant le spectre de la guerre civile, espéraient arriver à un accord régressif avec la Démocratie chrétienne. Avec le recul, on voit aujourd’hui combien ces contacts, dans le chef de l’opposition, n’étaient que distractions destinées à gagner du temps.

    La grève des camionneurs fut le détonateur final. De par sa géographie accidentée, l’économie chilienne est à la merci du transport routier. Le paralyser, c’est paralyser le pays. Or, pour l’opposition, paralyser le pays était assez facile, puisque les camionneurs étaient les plus touchés par la pénurie de pièces détachées et se voyaient en outre menacés par l’intention du gouvernement de nationaliser le transport avec du matériel soviétique. La grève fut maintenue jusqu’au bout, sans répit, car elle était financée cash depuis l’extérieur. La CIA inonda en effet le pays de dollars, afin de soutenir la grève patronale. D’ailleurs, la devise américaine chuta sur le marché noir, écrivit Pablo Neruda à un ami européen. Une semaine avant le coup d’État, il n’y avait plus d’huile ni de lait ni de pain.

    Dans les derniers jours de l’Unité populaire, avec une économie effondrée et le pays au bord de la guerre civile, le gouvernement et l’opposition tentèrent, chacun de son côté, de modifier le rapport de forces au sein des forces armées. La manœuvre finale fut parfaite : quarante-huit heures avant le putsch, l’opposition réussit à discréditer les officiers supérieurs qui soutenaient Salvador Allende. Après une série de coups de maître, ils furent promus, un à un, parmi les officiers du dîner de Washington.

    Mais ce jeu d’échecs politique échappait désormais à l’emprise de ses joueurs. Entraînés par une dialectique irréversible, ils devinrent eux-mêmes des pions sur un échiquier plus vaste, beaucoup plus complexe et politiquement bien plus important qu’une simple confabulation consciente de l’impérialisme versus la réaction contre le gouvernement du peuple. C’était une terrible confrontation de classes qui échappait aux mains de ceux-là même qui l’avaient provoquée ; une bataille acharnée entre intérêts opposés, dont l’issue finale ne pouvait être autre qu’un cataclysme social sans précédent dans l’histoire de l’Amérique.

    L’armée la plus sanguinaire au monde
    Dans de telles conditions, le putsch militaire ne pouvait être que cruel. Allende le savait. « On ne joue pas avec le feu », avait-il dit à Rossana Rossanda. « Celui qui pense qu’au Chili, un coup d’État militaire se fait comme dans d’autres pays d’Amérique, avec un simple changement de garde à la Monnaie, se trompe drôlement. Ici, si l’armée sort de la légalité, il y aura un bain de sang. » Une telle certitude était en fait justifiée historiquement.

    Au Chili, contrairement à ce que l’on a voulu faire croire, les forces armées sont intervenues dans la politique chaque fois que leurs intérêts de classe se voyaient menacés. Et ces interventions ont été accompagnées d’une énorme férocité répressive. Les deux constitutions que le pays a eues en un siècle ont été imposées par les armes, et le récent putsch militaire était le sixième de ces cinquante dernières années. Cette soif sanguinaire de l’armée chilienne date en fait de sa naissance. Elle vient de la terrible école de la guerre au corps à corps contre les Araucans, qui dura 300 ans. Un de ses précurseurs se vantait, en 1620, d’avoir tué de sa main plus de deux mille personnes en une seule action. Dans ses chroniques, Joaquín Edwards Bello rapporte qu’au cours d’une épidémie de typhus exanthématique, l’armée sortait les malades de chez eux et les tuait d’un bain de poison afin d’enrayer l’épidémie. Et pendant la guerre civile de sept mois, en 1891, il y eut plus de 10 000 morts en une seule bataille. Les Péruviens assurent que sous l’occupation de Lima, pendant la guerre du Pacifique, les militaires chiliens saccagèrent la bibliothèque de Ricardo Palma. Mais ils ne lisaient pas les pages ; ils s’en servaient comme papier toilette.

    C’est avec encore plus de brutalité que les mouvements populaires ont été réprimés. Après le séisme de Valparaiso, en 1906, les forces navales liquidèrent l’organisation des dockers en massacrant 8 000 ouvriers. À Iquique, au début du siècle, une manifestation de grévistes, fuyant les soldats, se réfugia au théâtre municipal. Ils furent mitraillés. 2 000 morts. Le 2 avril 1957, l’armée réprima une révolte civile dans un centre commercial de Santiago et causa un nombre de victimes qui n’a jamais pu être calculé, car le gouvernement enterra les corps dans des charniers clandestins. Au cours d’une grève à la mine de El Salvador, sous la présidence de Eduardo Frei, une patrouille militaire ouvrit le feu pour disperser une manifestation, faisant six morts, dont plusieurs enfants et une femme enceinte. Le commandant local était un obscur général de 52 ans, père de cinq enfants, professeur de géographie et auteur de plusieurs ouvrages sur des questions militaires. Il s’appelait Augusto Pinochet. Ce mythe de légalisme et bienveillance de cette armée de bouchers a été inventé dans l’intérêt de la bourgeoisie chilienne. L’Unité populaire l’a maintenu dans l’espoir de faire basculer en sa faveur la composition de la classe des cadres supérieurs. Salvador Allende se sentait toutefois plus en sécurité parmi les Carabiniers, un corps armé d’origine populaire et paysanne placé sous le commandement direct du président de la République. De fait, seuls les officiers les plus anciens des Carabiniers soutinrent le coup d’État. Les jeunes officiers, eux, se retranchèrent à l’École des sous-officiers de Santiago et résistèrent pendant quatre jours, jusqu’à ce qu’ils furent écrasés sous les bombes lancées des avions.

    Il ne restera au Chili aucune trace des conditions politiques et sociales qui ont rendu possible l’Unité populaire. Quatre mois après le putsch, le bilan était atroce : près de 20 000 personnes assassinées, 30 000 prisonniers politiques soumis à de sauvages tortures, 25 000 étudiants expulsés et plus de 200 000 ouvriers licenciés. Mais le plus dur n’était pas encore arrivé.
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    Message par Prométhée Lun 11 Sep - 21:33

    La véritable mort d’un président
    L’heure de la bataille finale avait sonné. Le pays était à la merci des forces déchaînées par la subversion. Salvador Allende s’accrochait à la légalité. La contradiction la plus dramatique de sa vie fut d’être un farouche ennemi de la violence, tout en étant un révolutionnaire passionné. Il pensait d’ailleurs avoir résolu le dilemme par l’hypothèse selon laquelle les conditions du Chili permettaient une évolution pacifique vers le socialisme, dans le cadre de la légalité bourgeoise. L’expérience lui apprit, trop tard, qu’on ne change pas un système avec un gouvernement, mais avec le pouvoir.

    Cette leçon tardive a dû être la force qui l’a poussé à résister jusqu’à la mort dans les décombres en feu d’une maison qui n’était même pas la sienne, un palais sombre, construit par un architecte italien pour être une fabrique d’argent et qui a fini en refuge d’un président sans pouvoir. Salvador Allende résista six heures durant, une mitraillette à la main, cadeau de Fidel Castro et qui fut la seule et unique arme à feu qu’il utilisa jamais. Le journaliste Augusto Olivares, qui résista avec le président jusqu’à la fin, fut touché à plusieurs reprises et mourut exsangue à l’Assistance publique.

    Vers quatre heures de l’après-midi, le général de division Javier Palacios parvint au deuxième étage, accompagné de son aide de camp, le capitaine Gallardo, et d’un groupe d’officiers. C’est là, au milieu des faux sièges Louis XV, des vases chinois peints de dragons et des tableaux de Rugendas du Salon Rouge, que Salvador Allende les attendait. Il portait un casque de mineur et était en manches de chemise, sans cravate. Ses vêtements étaient tachés de sang. Il tenait sa mitraillette à la main.

    Allende connaissait bien le général Palacios. Quelques jours plus tôt, il avait dit à Augusto Olivares qu’il s’agissait d’un homme dangereux ayant des contacts étroits avec l’ambassade des États-Unis. Dès qu’il l’aperçut au détour de l’escalier, Allende l’invectiva : « Traître ! », et le blessa à la main. Allende mourut dans un échange de coups de feu avec cette patrouille. Ensuite, tel un rite de caste, tous les officiers ouvrirent le feu sur le cadavre. Finalement, un sous-officier lui détruisit le visage d’un coup de crosse. Le cliché existe : il a été pris par le photographe Juan Enrique Lira, du journal El Mercurio, le seul qui fut autorisé à photographier le cadavre. Il était tellement défiguré qu’on montra le corps dans le cercueil à Hortensia Allende, son épouse, mais sans lui permettre d’en découvrir le visage. En juillet, il avait eu 64 ans. C’était un Lion parfait : tenace, décidé et imprévisible. Ce que pense Allende, seul Allende le sait, m’avait dit un de ses ministres. Il aimait la vie. Il aimait les fleurs et les chiens. Il était d’une galanterie un peu à l’ancienne, faite de billets doux parfumés et de rencontres furtives. Sa plus grande vertu fut d’être conséquent, mais le destin lui réserva la grandeur rare et tragique de mourir en défendant par les balles le machin anachronique du droit bourgeois ; en défendant une Cour suprême de justice qui l’avait répudié mais devait légitimer ses assassins ; en défendant un Congrès misérable qui l’avait déclaré illégitime mais devait se plier, reconnaissant, à la volonté des usurpateurs ; en défendant la liberté des partis de l’opposition qui avaient vendu leur âme au fascisme ; en défendant tout l’appareil miteux d’un système de merde qu’il s’était lui-même proposé d’annihiler sans tirer un coup de feu. Ce drame a eu lieu au Chili, pour le plus grand mal des Chiliens, mais il passera à l’Histoire comme un événement qui nous est arrivé, sans coup férir, à tous les hommes de cette époque, pour rester gravé dans nos vies à jamais.

    Traduction de l’espagnol : Gil B. Lahout, pour RISAL, mai 2003.
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    Message par Maldoror Lun 11 Sep - 21:46

    Bonjour Prométhée.

    Que nous dit au juste le sieur Pavan?

    A mon sens, il n' a somme toute qu'à offrir l'une de ces captivités qu'il fustige tant lorsqu'elle est exercée par les mass médias. Cette captivité, c'est précisément celle, non pas du morcellement critiqué plus haut, mais de la relativisation de l'histoire, de renvoyer dos à dos des évènements à priori étrangers.

    Quel rapport entre ce que symbolisent les attentats du 11 septembre pour l'Occident, à savoir l'ouverture d'un siècle dans le creuset de ses propres ruines, dans lesquelles le sieur Pavan puise lui même la substance de ses propres épanchements partisans.

    A ne voir dans le 11 septembre 2001 que l'évènement spectaculaire, et non l'effondrement inaugural de l'histoire duquel s'élève sans cesse les signes annonciateurs des luttes prochaines, le sieur Pavan participe d'autant à la défaite de la pensée. Il l'attaque simplement sur un autre front...


    Dernière édition par le Lun 11 Sep - 22:34, édité 1 fois


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    Message par Maldoror Lun 11 Sep - 21:50

    Ceci dit, bien que l'argumentation de Pavan me semble trop éplorée pour être honnête, merci pour le rappel historique, et surtout pour le précédent texte.


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    Message par Maldoror Mar 12 Sep - 1:37

    Il se pourrait bien qu'on découvre un jour à quel point a été insignifiante cette guerre mondiale comparée à l'automutilation de l'esprit humain par la presse, dont la guerre ne fut au fond qu'une des émanations. (...) De nos jours, les liens entre les catastrophes et les salles de rédaction sont plus profonds et, de ce fait, beaucoup moins clairs. Car pendant qu'une guerre se déroule l'acte est plus puissant que le verbe; mais l'écho qu'on lui donne est plus fort encore que l'action. Nous vivons de l'écho des choses et dans ce monde sens dessus dessous c'est lui qui suscite le cri »,

    Karl Kraus, Cette grande époque

    Il me semble que ce texte de Kraus rend un peu plus justice à la position de Pavan.
    Après relecture, je crois d'ailleurs que ce qui m'insupporte le plus est sa façon d'évincer dans les attentats du 11 septembre l'identité des victimes directes pour ne retenir que la responsabilité indirecte de l' "hyper puissance". Cette lecture de l'évènement, à laquelle souscrit de plus en plus notre société si compatissantes avec ses ennemis, est absolument suicidaire. A moins que la nationalité soit une cause légitime d'assassinat aux yeux de l'auteur...


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    Message par Prométhée Mer 13 Sep - 3:22

    Salut Maldoror !

    J’ai volontairement choisis d’ouvrir ce topic avec le texte de Michel Pavan, car bien que totalement subjectif, il avait pour moi un double intérêt, celui de soulever la polémique du 11 septembre 1973 et 2001, ainsi que d’évoquer le rôle des médias lors des attentats du 11 septembre 2001.

    Je te remercie pour l’extrait de texte de Karl Krauss, car il exprime très clairement et de façon plus soutenu, ce qu’évoque Michel Pavan au niveau des médias. Pour la suite Michel Pavan a raison quand il évoque l’image dans les deux crises, car c’est un facteur déterminant du 11 septembre 2001, mais il a tort lorsqu’il se mets à les comparer directement. Selon moi la véritable problématique est de savoir pourquoi les images du 11 septembre 2001 ont plus d’impacts que celle du 11 septembre 1973. Et la solution ne se trouve certainement pas dans une confrontation direct des images.

    J’ai également trouvé très intéressant le concept d’Arte et de Libération, de commémorer le trentième anniversaire, un autre jour que le jour concerné. Et plus sérieusement, hormis l’intérêt que je porte à ces deux événements en raisons de la révolte qu’ils sèment en moi, je trouve très intéressant le rôle des Etats-Unis dans ses deux épisodes, « l’hyper puissance » dans le rôle de bourreau en 1973 et « l’hyper puissance » dans le rôle de victime en 2001.
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    Message par Prométhée Mer 13 Sep - 3:35

    Le 11 septembre vu par Ken Loach - court-métrage extrait de 11'09"01 : September 11
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    Message par Maldoror Sam 16 Sep - 4:50

    Je viens de voir ce "11 Septembre vu par Ken Loach", et te remercie pour avoir porté à ma connaissance ce monument d'humanité, Prom'!

    J'ai aimé dans ce court-métrage tout ce que Pavan n'a pas su transmettre: la nécessaire fraternité entre les victimes.
    Cet art de mener à la potence l'arrogance américaine sans pour autant dénigrer l'américain en tant qu'individu, cette noblesse à transcender la douleur, l'instaurant comme source de résistance aux futurs bourreaux, de quelque horizons qu'ils puissent surgir.
    J'ai entendu cet appel à ne jamais se courber contre ce qui se cache perpétuellement sous l'aimable masque du Bien, cet empire qui triomphe et qu'il est urgent de détruire - dixit "Muray Phillipe".

    Mon seul regret, cette fois ci, fut de constater l'occultation des bourreaux du 11 septembre 2001... comme si le cours de l'histoire devait se résumer à un huis clos occidental.


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    Message par Mara Ven 6 Oct - 2:06

    Les quelques lignes de Neruda dont je t'avais parlé, Prom', en passant :

    Trois jours après le coup d'état, Pablo Neruda, Prix Nobel de Littérature en 1971, écrit ces lignes dans ses mémoires intitulées Confieso que he vivido. Il mourra une semaine plus tard, le 23 septembre 1973.

    " Mon peuple a été le plus trahi de ce temps. Des déserts de salpêtre, des mines sous marines de charbon, des hauteurs terribles où gît le cuivre et d’où l’extraient grâce à des travaux inhumains les mains de mon peuple, a fini par surgir un mouvement libérateur d’une ampleur grandiose.

    Ce mouvement amena à la présidence du Chili un homme nommé Salvador Allende pour réaliser des réformes et des mesures de justice urgentes, pour que soient sauvées nos richesses nationales des griffes étrangères.

    Partout où je fus, dans les pays les plus lointains, les peuples admirèrent le président Allende et rendirent hommage à l’extraordinaire pluralisme de notre gouvernement. Jamais dans l’histoire du siège des Nations Unies, à New York, on n’entendit une ovation comme celle que donnèrent au président du Chili les délégués du monde entier. Ici, au Chili, se construisait au milieu d’immenses difficultés, une société vraiment juste, édifiée sur la base de notre souveraineté, de notre orgueil national, de l’héroïsme des meilleurs habitants du Chili. De nôtre côté, du côté de la révolution chilienne, étaient la constitution et la loi, la démocratie et l’espérance.

    De l’autre côté, il ne manquait rien. Ils avaient des arlequins et des polichinelles, des pitres à foison, des terroristes de pistolets et de chaînes, des faux moines et des militaires dégradés. Les uns et les autres faisaient des tours sur le carrousel de l'expédition. Ils allaient tenus par la main du fasciste Jarpa avec ses cousins de Patria y Libertad, disposés à casser la tête et l’âme à tout ce qui existe, et ainsi récupérer la grande entreprise qu’ils appelaient le Chili.

    Allende fut l’anti-dictateur, le démocrate fidèle à ses principes jusque dans les moindres détails. Il rencontra une classe ouvrière puissante qui savait de quoi il retournait. Allende, sans être issu des classes populaires, était un produit de la lutte de ces classes contre l’acharnement et la corruption de ses exploiteurs. Pour ces causes et raisons, l’oeuvre que réalisa Allende en un temps si court est la plus importante de l’histoire du Chili. Rien que la nationalisation du cuivre fut une entreprise titanesque, ainsi que beaucoup d’autres objectifs d’essence collective réalisés sous son gouvernement.

    Les oeuvres et les actes d’Allende, d’une valeur nationale ineffaçable, mirent en fureur les ennemis de notre libération. Le symbolisme tragique de cette crise se révèle dans le bombardement du palais du gouvernement ; revient en mémoire la Blitz Krieg de l’aviation nazie contre des cités étrangères sans défense, espagnoles, anglaises, russes ; maintenant le même crime se produisait au Chili ; des pilotes chiliens attaquaient en vol piqué le palais qui durant deux siècles fut le centre de la vie civile du pays.

    J'écris ces brèves lignes pour mes mémoires à seulement trois jours des événements inqualifiables qui conduisirent à la mort mon grand compagnon le président Allende. Son assassinat a été tenu sous silence ; il fut enterré secrètement ; seule sa veuve eut le droit d'accompagner cet immortel cadavre.

    La version des agresseurs est qu'ils retrouvèrent son corps inerte, avec des preuves visibles de suicide. La version qui a été publiée à l'étranger est différente. A la suite du bombardement aérien entrèrent en action les tanks, beaucoup de tanks, qui luttèrent avec intrépidité contre un seul homme : le président de la République du Chili, Salvador Allende, qui les attendait dans son bureau, sans autre compagnie que son grand coeur, entouré de fumée et de flammes.

    Il fallait bien qu'ils profitent d'une si belle occasion. Il fallait le mitrailler car jamais il n'aurait démissionné de son mandat. Ce corps fut enterré secrètement dans un endroit quelconque. Ce cadavre marcha vers la sépulture accompagné d'une seule femme en qui était enfouie toute la douleur du monde, cette glorieuse figure morte avançait criblée et déchirée par les balles des mitraillettes des soldats du Chili, qui, une fois de plus, avaient trahi le Chili."
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    Message par Mara Ven 13 Oct - 1:17

    J'ai enfin vu le court-métrage de Loach Prométhée, merci.
    C'est Loach quoi... ok-ok
    très intéressant, dense autant que lent, une prouesse en si peu de temps. L'essentiel est dit sans urgence, en prenant le temps paradoxalement.
    intéressant en ce qui concerne le Chili, et la place du peuple qui paie si souvent et si cher la note. Pour ce qui est du 11 septembre aux Etats-Unis, le court-métrage est elliptique, c'est un parti pris intéressant, celui strict de la victime. Discutable peut-être, mais intéressant. Pour ma part, zéro critique, c'est cohérent avec l'oeuvre de Loach, et elle fait du bien cette cohérence - même discutable dans ses fondements- surtout en ce moment.
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    Message par Prométhée Lun 16 Oct - 3:48

    Merci, Mara pour cette extrait de "J'avoue que j'ai vécu" de Pablo Neruda. Je reviendrais sur ce passage une fois que j’aurais lu l’œuvre dans son intégralité.

    Chacun son 11 septembre Afficheuk9
    "Bande annonce"


    INTERVIEW DE PATRICIO GUZMAN

    Un avion qui bombarde la Moneda, un poète qui prononce : « Once de septiembre »... C'est une coïncidence historique incroyable.
    Pour moi, le 11 septembre prouve que l'histoire se répète. Ce sont deux actes terroristes contre des édifices civils, les Tours jumelles et le Palais de la Moneda.
    Lorsque la Moneda était en flammes, nous pleurions. Les partisans de la Droite eux, sortaient sur leurs balcons et applaudissaient les avions de chasse comme s'ils assistaient à un match de football. J'ai vu ça de mes propres yeux. Voilà ce que m'évoque le 11 septembre et ce qui ne cesse de me hanter. Dans les deux cas, il s'agit d'une attaque féroce contre la société civile, une attaque injustifiée, démesurée, destructrice.


    Vous avez réalisé de nombreux films sur le Chili, pourquoi avoir attendu cette année 2004 pour revenir sur le personnage d'Allende ?
    Personne dans le monde politique actuel n'est capable de mobiliser comme Allende. Il possédait une incroyable capacité à enseigner, communiquer, faire partager ses convictions. Il tenait parole, faisait exactement ce que proposait son programme, s'engageait jusqu'au bout pour le peuple, ne cédait pas, brisait les obstacles, négociait, il avait le charisme et le talent pour convaincre et pour rassembler, sans jamais s'arrêter.


    Allende n'a-t-il pas été emporté par ses promesses, est-ce qu'il n'a pas été trop vite trop loin ?
    Lorsque tout un pays se met en marche et que se produit cette formidable accélération de l'Histoire, il est difficile de parvenir à contrôler une telle force. Je ne sais même pas si c'est possible. Lorsque le gouvernement a été mis en place, on lisait dans les journaux, « le cuivre, le fer, l'acier, le salpêtre, les grandes entreprises, le textile, les banques, sont nationalisés... ». Cela produisait dans la société une euphorie et une explosion d'énergie incontrôlables. Je pense que si Allende avait réalisé ses réformes de manière progressive, les États-Unis auraient tout de même frappé.

    Le film dit autre chose, c'est que tout est joué d'avance, que les américains ont tranché. Il y a une certaine naïveté du pouvoir chilien sur la capacité de nuisance des États-Unis et de l'armée ?
    Je pense que c'est une des faiblesses d'Allende et de l'Unité Populaire. Allende n'avait pas imaginé la réaction que pouvaient avoir les États-Unis. Il pensait qu'un pays comme le Chili était intouchable. Personne n'était surpris par le débarquement à Saint-Domingue, en Haïti, à Panama ou à Cuba. Les chiliens ont toujours fait la distinction entre eux et cette Amérique latine tropicale, désordonnée et chaotique. L'autre faiblesse était bien l'armée. Mais Allende a dit : « Nous allons augmenter la solde des militaires car ils sont mal payés. Nous allons bien équiper les militaires pour les satisfaire. Nous allons leur expliquer que nos réformes sont constitutionnelles. » Allende était en contact avec l'armée et beaucoup de militant de l'Unité Populaire discutaient avec les militaires, expliquaient ce qui se passait. Une frange de l'armée était démocrate et soutenait la république. Elle était incarnée par Schneider qui était commandant en chef des armées. Après son assassinat, cette frange disparaît, il n'y a alors plus de chef pour affronter la Droite et dire : « Nous n'interviendrons pas ». Si Schneider n'était pas mort, les choses se seraient passées différemment.


    Que pensez-vous du suicide d'Allende ?
    Je crois que le suicide est la meilleure fin que pouvait souhaiter Allende, car je ne le vois pas à Lima, Madrid ou Paris avec un gouvernement en exil, je ne le vois pas dans ce rôle. Si Allende avait fui, cela aurait été pire. On aurait vécu sur un abandon, un renoncement. Je crois que lorsque tu t'impliques aussi loin avec un peuple, à un tel degré d'intimité, il n'y a pas d'autre choix que d'offrir ta vie. Le suicide d'Allende a été le contraire d'une fuite.


    Pourquoi n'y a-t-il pas eu un million de personnes devant la Moneda le 11 septembre ?
    Allende a demandé dans ses trois derniers discours du 11 septembre à ce que les ouvriers restent à leur poste de travail, que les mères de famille restent à leur maison, que les enfants restent chez eux ou dans les écoles et qu'ils ne viennent pas au centre ville pour manifester ou provoquer l'armée. Je crois que lorsque Allende a vu que l'armée était entièrement soulevée, que le port de Valparaiso était tombé, que les troupes armées encerclaient Santiago, il a compris qu'une manifestation pouvait dégénérer en massacre.


    Après cette disparition et l'expérience de l'Unité Populaire, s'installe une dictature pendant 17 ans. Est-ce que le Chili d'aujourd'hui se souvient ?
    Si après le coup d'Etat nous avions su ce qu'était le fascisme, si nous avions eu cette expérience, sans le moindre doute nous aurions soulevé une armée populaire. Mais nous n'en savions rien. C'est Pinochet qui a introduit le fascisme au sein de l'armée. Un petit groupe a convaincu les autres officiers par la force qu'il fallait instaurer un système de terreur. La caravane de la Mort n'est pas moins que cela, expédier un groupe d'hommes dans tout le pays pour fusiller des prisonniers et fusiller des militaires qui refusent de tuer. Durant 17 ans, dans ce bain de terreur, d'obscurantisme, de privation de libertés, on a martelé qu'Allende était tout ce que l'humanité représentait de pire. Jour après jour, à la télévision, dans la presse, à la radio, Allende a été ignoré, effacé, bafoué. C'est un personnage littéralement dynamité par l'Histoire, détruit, morcelé, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus rien. Ce qui me blesse le plus, c'est que beaucoup de personnes de gauche de cette époque, et qui sont toujours de gauche, continuent à ne pas reconnaître Allende comme il le mérite parce qu'ils n'osent pas, parce que le moment d'oser n'est pas encore venu, parce qu'ils vivent dans une totale inertie politique.


    Mais est-ce que ça veut dire aussi qu'on est arrivé à écraser la mémoire d'un pays qui avait développé la démocratie pendant soixante ans ?
    Je crois que c'est une question de temps. Petit à petit la mémoire sera rendue, l'image d'Allende sera réhabilitée, la constitution de Pinochet prendra fin et une nouvelle jeunesse politisée rendra au Chili sa maturité politique d'autrefois.

    Propos recueillis le 15 juin 2004
    (Éléments de presse des Editions Montparnasse)
    Interview recueillie sur http://www.arkepix.com/

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